Produits alimentaires
Les petits producteurs de cacao face à la libéralisation (23.03.05)
(Cet article est tiré du Solidaire 180)
En Afrique de l’Ouest, 11 millions de personnes travaillent dans le secteur du cacao. Et 90% d’entre elles sont des petits producteurs, qui subissent de plein fouet les effets de la libéralisation de la filière, les entraînant dans une grande vulnérabilité. Bien souvent, les prix qu’ils reçoivent pour leur récolte ne couvrent pas les coûts de production.
Originaire d’Amérique centrale, le cacao provient aujourd’hui principalement de l’Afrique de l’Ouest, qui fournit 70% de la production mondiale. Ces deux dernières décennies, la filière africaine du cacao a connu une métamorphose, passant des mains de l’Etat à celles d’un oligopole de multinationales. La privatisation de ce secteur a été orchestrée par le FMI au travers des programmes d’ajustement structurel (PAS), dans le but de libérer les devises nécessaires au remboursement de la dette extérieure. Initiés dans les années 1980, les PAS ont dicté le retrait de l’Etat des activités commerciales. Les institutions de régulation qui caractérisaient le marché africain du cacao ont ainsi été démantelées.
Fin de la régulation des prix
Ces institutions étatiques, nommées Caisse de stabilisation (en Côte d’Ivoire et au Cameroun) ou Office de commercialisation (au Ghana et au Nigeria) ont fonctionné jusque dans les années 1990, comme tampon entre le marché mondial et les producteurs, leur garantissant des prix fixes. Par le biais de ces organes, l’Etat fournissait également des intrants subventionnés (semences, engrais) ainsi que des services, tels que l’information sur les cours du marché, l’octroi de crédits et une aide technique. Bien que lourde et peu transparente1, cette infrastructure offrait des garanties précieuses aux producteurs, un contrôle de la qualité de la fève et une régulation des exportations.
Avec la disparition, à la fin des années 1990, de ces institutions, les petits producteurs ne sont plus protégés contre l’instabilité des prix, propre au marché des matières premières, en particulier celui des boissons tropicales (cacao, café, thé). Entre 1998 et 2000, par exemple, les prix internationaux du cacao, déterminés dans les Bourses de Londres et de New York, ont chuté environ de moitié. Cette forte instabilité est due à plusieurs facteurs. D'une part, des causes matérielles, telles que les conditions climatiques, les maladies du cacaoyer ou les troubles politiques influencent les cours mondiaux. La spéculation, d'autre part, joue un rôle majeur dans les fluctuations: de simples rumeurs peuvent faire chuter ou flamber les prix. Cette volatilité des prix fragilise les petits producteurs, d’autant plus que, lors de hausses des cours, ils n'en profitent pas forcément. En cause : le manque d'accès aux informations et leur peu de poids dans les négociations face aux multinationales. Ils sont, par contre, frappés de plein fouet par la baisse des prix.
De la fève aux étalages...
L'ouverture de la filière cacao au libre-échange a également entraîné une concurrence extrême entre les acteurs commerciaux, au détriment des entreprises locales. Ces dernières, face aux multinationales surpuissantes, n'ont pas pu résister. En témoigne le rachat du fleuron de l'industrie du cacao de Côte d'Ivoire. En 2000, la société SIFCA (spécialisée dans la transformation des fèves et premier exportateur ivoirien), s’est vue contrainte de vendre ses actions, dont 80% sont revenus dans les mains de la firme états-unienne Archer Daniels Midland (ADM)2. La plupart des entreprises ivoiriennes ont subi le même sort, évincées par les entreprises internationales actives dans les lieux stratégiques (les ports d’Abidjan et de San Pedro).
De plus, cette faillite des industries locales implique, pour la Côte d’Ivoire et tous les pays producteurs, la perte de la valeur ajoutée au cacao; c’est-à-dire la plus-value que le cacao acquiert à chaque étape de sa transformation. La grande partie de cette valeur revient en effet essentiellement aux multinationales étrangères, au travers de leurs activités de transformation en beurre ou en poudre de cacao. L’entretien des cacaoyers, la récolte, le nettoyage et le séchage des fèves –tâches accomplies par les producteurs– constituent des activités économiquement peu valorisées. Le prix d’exportation du beurre de cacao vaut environ 2.5 fois plus que les fèves3. Au final, les pays producteurs ne broient que 34,7% de la production mondiale des fèves de cacao, contre 65,3% pour les pays importateurs. De leur côté, les multinationales engrangent environ 70% des bénéfices du chocolat, contre à peine 5% pour les producteurs.
Le contrôle des multis
Aujourd'hui, trois firmes transnationales contrôlent plus de 90% de l’exportation du cacao en Côte d’Ivoire4: les états-uniennes Cargill5 et ADM ainsi que Barry Callebaut dont le siège social est à Zurich (lire encadré de la page précédente). Ces géants de l'agro-alimentaire sont de plus en plus présents sur toute la chaîne du cacao, de la transformation des fèves, incluant leur stockage et leur transfert, jusqu’à la fabrication du chocolat, voire à sa distribution. Leur omniprésence, cumulée à leurs gigantesques capacités de stockage (permettant d’écouler les stocks quand les prix sont en hausse, afin d’exercer une pression pour les maintenir bas) leur confèrent un pouvoir sans commune mesure sur le marché du cacao. Dans l’impossibilité de financer des structures de stockage, les petits producteurs ne peuvent choisir le moment de la vente et ne possèdent de ce fait aucune marge de manoeuvre pour influencer les prix.
Inégalité devant la qualité
La libéralisation induit aussi une perte de qualité pour les fèves de cacao. En aval, les organes étatiques de contrôle de la qualité ont disparu. En amont, l’interruption de distribution d’intrants subventionnés a contraint une partie des producteurs à utiliser des semences de mauvaise qualité, celles fournies par les firmes transnationales étant trop chères.
Le déclassement qualitatif des fèves a, jusqu’à présent, épargné le Ghana, deuxième producteur mondial. Par des programmes étatiques ciblés (contrôle des maladies du cacaoyer et appui technique aux cultivateurs), la «prime d’origine», basée sur l’excellence de la variété du cacao ghanéen, a pu être préservée, garantissant des tarifs de 55% supérieurs à ceux pratiqués en Côte d’Ivoire.
Depuis quelques années, le Gouvernement camerounais s’applique, quant à lui, à réduire les effets pervers de la libéralisation sur les producteurs. A la fin des années 1990, le Cameroun connaît sa plus grande débâcle dans le secteur: baisse de la production et de la qualité, abandon massif des plantations. La cause est directement imputable au démantèlement de l’Office national de commercialisation et à la privatisation de la filière. Le plan de relance du gouvernement comprend plusieurs volets: aide financière aux paysans, traitement des plantations contre les maladies, fourniture d’intrants et construction d’infrastructures pour le transport des fèves.
Vers une exacerbation du libéralisme
Les efforts doivent se multiplier pour assurer des revenus décents aux cultivateurs. Le développement de coopératives de producteurs, par exemple, rééquilibrerait la balance des pouvoirs, actuellement en faveur des firmes transnationales. Par ailleurs, une amélioration des infrastructures locales (possibilités de stockage, accès aux informations) permettrait aux producteurs d’accroître leur poids dans les négociations, d’accomplir une partie de la transformation des fèves et de gagner en valeur ajoutée.
En outre, des barrières à la libéralisation sauvage du commerce constituent une condition essentielle à la survie des petits producteurs. Incontestablement, les gouvernements qui n’ont pas abandonné les garde-fous au marché libéralisé, ou qui les ont réintroduits, donnent la possibilité à leurs cultivateurs d’être moins vulnérables. Pourtant, la tendance actuelle du commerce international – en particulier au sein de l’OMC – accélère encore l’extension de la libéralisation, en pressant les pays en voie de développement à ouvrir davantage leurs marchés.
Tanja Guggenbühl
notes
1) La Caistab (Caisse de stabilisation de la Côte d’Ivoire) était notamment accusée de détournements de fonds et semble avoir surtout servi les intérêts des dirigeants politiques.
2) Avec 30 milliards de dollars de chiffre d’affaires, ADM constitue l’une des plus puissantes firmes d’agro-alimentaire. Elle est le plus grand transformateur de cacao du monde.
3) Oxfam, The cocoa market: a background study, 2002, p. 24.
4) ActionAid, Power hungry: six reasons to regulate global food corporations, 2004, p. 20.
5) Cargill est la plus grande entreprise privée des Etats-Unis (60 milliards de dollars de chiffre d’affaires). Elle emploie 80 000 personnes à travers le monde dans une très large gamme d’activités (céréales, coton, semences, engrais, fruits, etc.).
Pour en savoir plus
Originaire d’Amérique centrale, le cacao provient aujourd’hui principalement de l’Afrique de l’Ouest, qui fournit 70% de la production mondiale. Ces deux dernières décennies, la filière africaine du cacao a connu une métamorphose, passant des mains de l’Etat à celles d’un oligopole de multinationales. La privatisation de ce secteur a été orchestrée par le FMI au travers des programmes d’ajustement structurel (PAS), dans le but de libérer les devises nécessaires au remboursement de la dette extérieure. Initiés dans les années 1980, les PAS ont dicté le retrait de l’Etat des activités commerciales. Les institutions de régulation qui caractérisaient le marché africain du cacao ont ainsi été démantelées.
Fin de la régulation des prix
Ces institutions étatiques, nommées Caisse de stabilisation (en Côte d’Ivoire et au Cameroun) ou Office de commercialisation (au Ghana et au Nigeria) ont fonctionné jusque dans les années 1990, comme tampon entre le marché mondial et les producteurs, leur garantissant des prix fixes. Par le biais de ces organes, l’Etat fournissait également des intrants subventionnés (semences, engrais) ainsi que des services, tels que l’information sur les cours du marché, l’octroi de crédits et une aide technique. Bien que lourde et peu transparente1, cette infrastructure offrait des garanties précieuses aux producteurs, un contrôle de la qualité de la fève et une régulation des exportations.
Avec la disparition, à la fin des années 1990, de ces institutions, les petits producteurs ne sont plus protégés contre l’instabilité des prix, propre au marché des matières premières, en particulier celui des boissons tropicales (cacao, café, thé). Entre 1998 et 2000, par exemple, les prix internationaux du cacao, déterminés dans les Bourses de Londres et de New York, ont chuté environ de moitié. Cette forte instabilité est due à plusieurs facteurs. D'une part, des causes matérielles, telles que les conditions climatiques, les maladies du cacaoyer ou les troubles politiques influencent les cours mondiaux. La spéculation, d'autre part, joue un rôle majeur dans les fluctuations: de simples rumeurs peuvent faire chuter ou flamber les prix. Cette volatilité des prix fragilise les petits producteurs, d’autant plus que, lors de hausses des cours, ils n'en profitent pas forcément. En cause : le manque d'accès aux informations et leur peu de poids dans les négociations face aux multinationales. Ils sont, par contre, frappés de plein fouet par la baisse des prix.
De la fève aux étalages...
L'ouverture de la filière cacao au libre-échange a également entraîné une concurrence extrême entre les acteurs commerciaux, au détriment des entreprises locales. Ces dernières, face aux multinationales surpuissantes, n'ont pas pu résister. En témoigne le rachat du fleuron de l'industrie du cacao de Côte d'Ivoire. En 2000, la société SIFCA (spécialisée dans la transformation des fèves et premier exportateur ivoirien), s’est vue contrainte de vendre ses actions, dont 80% sont revenus dans les mains de la firme états-unienne Archer Daniels Midland (ADM)2. La plupart des entreprises ivoiriennes ont subi le même sort, évincées par les entreprises internationales actives dans les lieux stratégiques (les ports d’Abidjan et de San Pedro).
De plus, cette faillite des industries locales implique, pour la Côte d’Ivoire et tous les pays producteurs, la perte de la valeur ajoutée au cacao; c’est-à-dire la plus-value que le cacao acquiert à chaque étape de sa transformation. La grande partie de cette valeur revient en effet essentiellement aux multinationales étrangères, au travers de leurs activités de transformation en beurre ou en poudre de cacao. L’entretien des cacaoyers, la récolte, le nettoyage et le séchage des fèves –tâches accomplies par les producteurs– constituent des activités économiquement peu valorisées. Le prix d’exportation du beurre de cacao vaut environ 2.5 fois plus que les fèves3. Au final, les pays producteurs ne broient que 34,7% de la production mondiale des fèves de cacao, contre 65,3% pour les pays importateurs. De leur côté, les multinationales engrangent environ 70% des bénéfices du chocolat, contre à peine 5% pour les producteurs.
Le contrôle des multis
Aujourd'hui, trois firmes transnationales contrôlent plus de 90% de l’exportation du cacao en Côte d’Ivoire4: les états-uniennes Cargill5 et ADM ainsi que Barry Callebaut dont le siège social est à Zurich (lire encadré de la page précédente). Ces géants de l'agro-alimentaire sont de plus en plus présents sur toute la chaîne du cacao, de la transformation des fèves, incluant leur stockage et leur transfert, jusqu’à la fabrication du chocolat, voire à sa distribution. Leur omniprésence, cumulée à leurs gigantesques capacités de stockage (permettant d’écouler les stocks quand les prix sont en hausse, afin d’exercer une pression pour les maintenir bas) leur confèrent un pouvoir sans commune mesure sur le marché du cacao. Dans l’impossibilité de financer des structures de stockage, les petits producteurs ne peuvent choisir le moment de la vente et ne possèdent de ce fait aucune marge de manoeuvre pour influencer les prix.
Inégalité devant la qualité
La libéralisation induit aussi une perte de qualité pour les fèves de cacao. En aval, les organes étatiques de contrôle de la qualité ont disparu. En amont, l’interruption de distribution d’intrants subventionnés a contraint une partie des producteurs à utiliser des semences de mauvaise qualité, celles fournies par les firmes transnationales étant trop chères.
Le déclassement qualitatif des fèves a, jusqu’à présent, épargné le Ghana, deuxième producteur mondial. Par des programmes étatiques ciblés (contrôle des maladies du cacaoyer et appui technique aux cultivateurs), la «prime d’origine», basée sur l’excellence de la variété du cacao ghanéen, a pu être préservée, garantissant des tarifs de 55% supérieurs à ceux pratiqués en Côte d’Ivoire.
Depuis quelques années, le Gouvernement camerounais s’applique, quant à lui, à réduire les effets pervers de la libéralisation sur les producteurs. A la fin des années 1990, le Cameroun connaît sa plus grande débâcle dans le secteur: baisse de la production et de la qualité, abandon massif des plantations. La cause est directement imputable au démantèlement de l’Office national de commercialisation et à la privatisation de la filière. Le plan de relance du gouvernement comprend plusieurs volets: aide financière aux paysans, traitement des plantations contre les maladies, fourniture d’intrants et construction d’infrastructures pour le transport des fèves.
Vers une exacerbation du libéralisme
Les efforts doivent se multiplier pour assurer des revenus décents aux cultivateurs. Le développement de coopératives de producteurs, par exemple, rééquilibrerait la balance des pouvoirs, actuellement en faveur des firmes transnationales. Par ailleurs, une amélioration des infrastructures locales (possibilités de stockage, accès aux informations) permettrait aux producteurs d’accroître leur poids dans les négociations, d’accomplir une partie de la transformation des fèves et de gagner en valeur ajoutée.
En outre, des barrières à la libéralisation sauvage du commerce constituent une condition essentielle à la survie des petits producteurs. Incontestablement, les gouvernements qui n’ont pas abandonné les garde-fous au marché libéralisé, ou qui les ont réintroduits, donnent la possibilité à leurs cultivateurs d’être moins vulnérables. Pourtant, la tendance actuelle du commerce international – en particulier au sein de l’OMC – accélère encore l’extension de la libéralisation, en pressant les pays en voie de développement à ouvrir davantage leurs marchés.
Tanja Guggenbühl
notes
1) La Caistab (Caisse de stabilisation de la Côte d’Ivoire) était notamment accusée de détournements de fonds et semble avoir surtout servi les intérêts des dirigeants politiques.
2) Avec 30 milliards de dollars de chiffre d’affaires, ADM constitue l’une des plus puissantes firmes d’agro-alimentaire. Elle est le plus grand transformateur de cacao du monde.
3) Oxfam, The cocoa market: a background study, 2002, p. 24.
4) ActionAid, Power hungry: six reasons to regulate global food corporations, 2004, p. 20.
5) Cargill est la plus grande entreprise privée des Etats-Unis (60 milliards de dollars de chiffre d’affaires). Elle emploie 80 000 personnes à travers le monde dans une très large gamme d’activités (céréales, coton, semences, engrais, fruits, etc.).
Pour en savoir plus
| Le centre d’informations de la Cnuced sur les matières premières. |
| Le site de l’Organisation internationale du cacao. |
| EFTA, Mémento du commerce équitable, 2001-2003. Le mémento consacre un chapitre au commerce du cacao. |
| Marchés tropicaux, Dossier cacao, 21 mai 2004. |
| Oxfam, The cocoa market, a background study, 2002, disponible en anglais sur Internet. |
| ASRO, Le cacao : un marché amer, Ex-Aequo, journal des Magasins du Monde, No 9, mars 2005. |


